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La politique française, vu de Berlin

Jacqueline Hénard, November 15, 2012

Jean-Marc Ayrault est à Berlin aujourd’hui. Qu’en dit la presse allemande? La visite ne fait pas la une des journaux. Entre le congrès du parti communiste chinois et les hostilités dans le sud d’Israel, l’actualité internationale est écrasante. Puis, la visite du premier ministre vient en quelque sorte en service après-vente. Elle prolonge la séquence ouverte il y a dix jours par la remise officielle du rapport de Louis Gallois sur la compétitivité, et par la présentation du „pacte pour la compétitivité“ par le gouvernement.
La presse écrite en profite pour commenter, à tête reposée, les réformes annoncés et surtout pour insister sur l’urgence d’aller plus loin.  L’ensemble des auteurs qui s’expriment sont des routiniers des relations franco-allemands, observateurs de longue date et habitués aux pressions des communicants de part et d’autre. On peut donc légitimement supposer que leurs analyses réflètent une opinion assise sur une réflexion propre qui s’inscrit dans la durée.
La „Tageszeitung“, quotidien résolument à gauche, un peu à la manière de „Libération“, salue le premier ministre par un petit article en page 9, intitulé „Der Kranke aus Paris“ – le malade venu de Paris. La „Frankfurter Allgemeine Zeitung“ titre „Hollande et la fin de la normalité“ dans ses pages politiques; le titre fait allusion à un revirement du président vers un style plus majestueux, moins populaire et plus classique. La photo montre un François Hollande qui serre la main de son premier ministre sans le regarder. L’article constate surtout la modération avec laquelle le président prépare son peuple à la réductions des dépenses, et l’ambiguité de la promesse d’un sérieux budgétaire sans un mot sur le terrain où s’effectueront les coupes incontournables.
Dans les pages économiques, la „Frankfurter Allgemeine Zeitung“, lecture de prédéliction des milieux économiques en Allemagne, publie un éditorial assez sévère avec le programme défendu par François Hollande dans sa conférence de presse il y a deux jours. Sous le titre „La France en crise“, son auteur constate qu’“un petit allègement fiscal n’est pas la mesure libératoire dont a besoin le pays“. Il enrégistre le manque de confiance entre le président et la chancelière, et le mécontement plus général des Français agacés par la mélodie donneur-de-leçons qui leur parvient d’Allemagne.
Le weekend dernier a été riche en grésillements nerveux entre la France et l’Allemagne, suite aux rumeurs que le ministre allemand des finances aurait commandé un rapport sur l’état de la France au „comité des sages“ qui conseille le gouvernement. Plusieurs commentateurs reviennent sur les noms d’oiseaux qui ont été échangé alors, aussi bien sur internet que dans les conversations inofficielles. Les partenaires feraient bien de garder l’esprit ouvert, écrit la „Frankfurter Allgemeine Zeitung“, plutôt que d’exacerber une situation qui est déjà assez compliquée. Les Allemands eux aussi devraient faire attention à plus écouter les Français.
„Die Zeit“ s’interroge sur les mesquineries qui se sont faits jour à l’intérieur du gouvernement français, et sur la „surcharge pondérale“ de l’administration qui pèse sur le quotidien des citoyens. L’éditorial de la semaine salue le fait que le président français se penche sur la question de la compétitivité, alors que ses électeurs continuent à cultiver les ressentiments contre le profit et „les fantômes de la lutte des classes“. Le correspondant à Paris décrypte le retard en réformes accumulé en France, tout en se demandant pourquoi un pays avec un tel potentiel n’arrive pas mieux à s’en sortir. Dans le titre principal de ses pages économiques, „Die Zeit“ donne la recette_ „Hartz IV pour Paris“ – une médecine bien amère.
Le programme de la visite de Jean-Marc Ayrault traduit la recherche d’un équilibre savant entre des conversations officielles indispensables, des débats pour séduire la communauté économique et intellectuelle, et des échanges intensifs avec syndicats et sociaux-démocrates. Ce petit air d’amitié „de gauche“ qui promet des jours meilleurs entre Français et Allemands ne doit cacher ni l’urgence – la crise en Europe n’attendra pas le résultat des élections législatives de Septembre 2013 – ni la différence de fond entre les gauches françaises et allemandes: Peer Steinbrück, tête de liste du SPD, est à tous points de vue proche de „Die Zeit“, le journal critique du gouvernement allemand actuel mais certain que la France devra changer de cap.

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