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Mon pays, c’est ma langue

Jacqueline Henérd, November 14, 2012

​La crise augmente le chômage, mais augmente-t-elle la mobilité? Au départ du projet européen, à la fin des années cinquante, la mobilité était grande pour trois raisons: la décolonisation, les dictatures dans trois pays du pourtour méditerranéen - l'Espagne, la Grèce et le Portugal, et, troisièmement, une politique d'immigration active. Il s'agissait alors de faire face aux besoins de main d'oeuvre des trente glorieuses, notamment en France et en Allemagne. A l'époque du Wirtschaftswunder, l'économie allemande créait 500 000 emplois par an.

Aujourd'hui, nous sommes loin de tels chiffres en Allemagne. Mais le marché du travail y est robuste et les confédérations patronales allemandes se plaignent  d'un manque de main d'oeuvre qualifiée, manque qui ira en croissant à cause du vieillissement accéléré de la population. Il y a quelques mois, le gouvernement a d'ailleurs initié une campagne remarquable pour attirer des immigrés. Depuis un certain temps, la Bundesagentur fuer Arbeit, équivalent de Pôle Emploi, a entamé des missions de recrutement actif dans les pays duhttp://www.crp-infotec.de/01deu/einwohner/wandersaldo.html Sud en crise.

Certes, les Européens sont beaucoup moins mobiles que les Américains. Mais la crise semble avoir fait émerger une volonté de chercher fortune là où il y a du travail, et serait-ce en Allemagne. Dès la rentrée 2011, on entendait parler d'une affluence toute nouvelle dans les Instituts Goethe qui enrégistraient des inscriptions en cours d'allemand comme jamais auparavant, notamment en Espagne. 

Quel bilan, un an après? A Berlin, on croise des jeunes venus du Sud (et de France) à tous les coins de rue. Ce n'est pas nécessairement significatif. La ville reste bon marché, pour une capitale, et elle présente un attrait que des petites villes comme Magstadt ou Neugablonz, ou l'on manque réellement de main d'oeuvre, n'ont pas. Le Statistisches Bundesamt (institut national de statistiques) vient de présenter de nouveaux chiffres. Au premier semestre 2012, l'Allemagne a vu un demi million d'étrangers arriver sur ses terres (+15% par rapport au premier semestre 2011). Après soustraction des partants, le pays affiche un salde net de 182 000 personnes - 35% de plus que l'année d'avant. En 2011, l'Allemagne avait déjà enrégistré un bilan migratoire positif de 279 000 personnes. C'était la première fois depuis des années que la population allemande avait augmenté. 

Nouvelle vague ou vaguelette? L'immigration des pays en crise est-elle une solution au vieillissement démographique ou est-ce un leurre? A y regarder de près, les nouveaux arrivants venus du Sud sont proportionnellement beaucoup plus nombreux qu'au premier semestre 2011. + 78% pour les Grecs, + 53% pour les Portugais. En chiffres absolus, par contre, le flot est beaucoup moins impressionnant - 13 000 personnes venus de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne cumulés....une grande partie des immigrés en Allemagne provient de Pologne (89 000) ou des Balkans (88 000, + 24%). Les Roumains et les Bulgares qui se rendent en Allemagne le font par défaut - il s'agit d'une déviation des mouvements migratoires qui, auparavant, se dirigeaient vers l'Espagne et vers l'Italie. 

Le travail n'est pas la seul raison pour se rendre dans tel ou tel pays. Regardons l'Espagne. En 2011, l'Allemagne avait accueilli 15 834 Espagnols - sur 500 000 personnes qui ont quitté le pays l'année dernière, Espagnols (62 611) et immigrés récents confondus. La plupart des Espagnols qui émigrent se mettent en route vers l'Amérique du Sud, les Caraïbes ou les États-Unis, là où l’on parle espagnol.Ce n'est pas très différent pour le Portugal. L'émigration ne se fait qu'au compte-gouttes en direction des pays européens...pour atteindre d'autres dimensions en direction de Moçambique, de l'Angola ou du Brésil, tous lusophones.Idem pour l'Irlande. Quelques aventuriers partent à Shanghai ou au Vietnam, la masse emprunte les chemins traditionnels de l'émigration irlandaise, vers les pays anglophones: mon pays, c'est ma langue!

Il y a bien des changements en profondeur, mais les conséquences à long terme ne sont pas encore clairs. Ainsi, le nombre d'étudiants dans les treize Institut Goethe en Allemagne a augmenté de 35% sur les quantre années que dure la crise. 18% d'entre eux sont Grecs, Espagnols, Italiens ou Portugais. Par endroit, les arrivées sont massives - les écoles de langues das un arrondissement populaire de Berlin (Neukölln), ou les loyers sont peu chers, accueillent en ce moment même 500 étudiants espagnols. Les enseignants observent une nouvelle demande de cours de langue très spécialisée (ingénieurs, métiers de la santé). 

Les Allemands qui observent ce renouveau d'intérêt pour leur langue le font avec des sentiments mitigés. Ils savent que la motivation n'est pas une curieusité d'esprit, mais le désespoir et le chômage dans les pays d'origine. 

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