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Louis Gallois et le modèle allemand

Jacqueline Hénard, December 02, 2012

Pourquoi le débat sur „le modèle allemand“ a-t-il ce petit côté agaçant? Les raisons en sont multiples, historiques et politiques – et proprement françaises, dans la mesure où, la plupart du temps, on se contente d’un débat très abstrait, confrontant tableaux et statistiques sur un arrière-fond de préférences idéologiques. La rencontre organisée ces jours-ci par le Fonds Stratégique pour l’Investissement (FSI) conjointement avec La Fabrique pour l’industrie, laboratoire d’idées fondé par Louis Gallois, avait le grand mérite de quitter la scène macro-économique pour donner la parole à ceux qui portent ce modèle au quotidien: les entrepreneurs du Mittelstand allemand, ces entreprises de taille moyenne, souvent familiales, ultra-spécialisées, innovantes et fortement exportatrices, qui semblent faire défaut à la France. 

Comment sont-elles devenues des champions? Réponse: sacrifices au départ, esprit de famille, insertion régionale. Comment est-ce qu’elles font pour garder la longueur d’avance qui leur permet de gagner des marchés sur des facteurs hors-coût? Investissements dans la recherche, essentiellement. Comment est-ce qu’elles font pour se procurer le financement nécessaire pour se développer? En puisant dans les fonds propres...quitte à vivre plus chichement qu’on ne le croît, jusqu’à priver ses enfants de saucisson! Faut-il transposer les lois Hartz en France? Réponse unanime: ce qui compte est d’agir, d'avancer, et de travailler les noeuds de son propre système. 

Trois hommes étaient venus pour contraster leur expérience avec deux études récentes, celle du FSI et la mienne, écrite pour La Fabrique. Aucun d’entre eux ne ressemblait à l’image que l’on peut se faire d’un „grand patron“, et aucun ne se mettait en posture de donneur de leçons. C’était une soirée réussie, parce qu’il y régnait une honnêteté que l’on ne trouve pas toujours dans les rencontres franco-allemandes. L’économiste Marie-Anne Krafft en donne sur son blog un compte-rendu plus impartial que je ne pourrais le faire, étant en l’occasion juge et partie à la fois.

En fin de débat, Louis Gallois, qui avait suivi la rencontre au premier rang, a relevé sept points qui lui avaient semblé essentiels. 

  1. les différences culturelles dans l’approche à l’innovation - incrémentale du côté allemand, radical du côté français – dont la rencontre peut être très enrichissante
  2. la fidélité de la famille fondatrice à leur entreprise, y compris une culture de réinvestissement des bénéfices tout à l’opposé d’un comportement „golden boy“
  3. la force de l’écosystème bancaire local en Allemagne, et la nécessité de veiller à ce que les règles de Bâle III ne tarissent pas les crédits pour les entreprises
  4. la nécessité de changer les position des acteurs dans le dialogue social français; Louis Gallois racontait ici sa propre expérience dans une entreprise allemande, où il s'était trouvé invité au comité d'entreprise, expérience surprenante pour quelqu'un qui a l'habitude d'être un "patron", terme ausssi vieillot que l'image social qu'il projette, et très loin des rapports peu hierarchisés auxquels nous habitue internet et les médias sociaux 
  5. les lois Hartz comme obsession française lié à l’idée que tout passe par la loi, alors qu’en Allemagne, les lois Hartz étaient l’aboutissement d’un processus de négociation
  6. un salaire horaire élevé dans l’industrie allemande, même en bas de l’échelle, alors que les rémunérations dans les services y déscendent jusqu’à un niveau qui lui paraît indigne (le terme n’était pas prononcé, mais implicite)
  7. une flexibilité dans la gestion du temps de travail avec des comptes-épargne horaire qui permettent une souplesse qui manque à la France.

Parmi ces sept points, le quatrième me semble particulièrement urgent à relever: Un dialogue social qui mérite son nom sera clé pour aboutir à une modernisation négociée de certaines structures. Si la France va vers la répétition de ce qui lui  en tient lieu jusqu'alors - cet exercice d’affrontements théatraux venus d’une autre époque - le "dialogue" ira dans le mur, comme tant de fois auparavant. Les premiers à en souffrir sont ceux qui en ont le plus besoin.

 

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