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Francis Mer et les enfants

Jacqueline Hénard, December 24, 2012

En cherchant un bureau à Berlin, j’ai découvert un mot nouveau: barrierefrei, littérallement „sans barrières“. Il était clair que ce terme, omniprésent, signifiait quelque chose d’aussi séduisant que le „charme fou“ des promoteurs parisiens. Mais quoi? La réponse renvoit à une réalité présente à tous les esprits: L’Allemagne vieillit, et s’arrange avec cette perspective – par des appartements barrierefrei qui promettent une mobilité sans obstacles  en déambulateur et en fauteuil roulant.

Toute l’Europe vieillit, mais les Allemands vieillissent plus vite que d’autres. D’ici l’an 2050, les prévisions nous dessinent une „pyramide des âges“ carrément renversée en V. Lors d’une rencontre FutuRIS, Francis Mer a posé la question crument: comment un peuple peut-il se laisser mourrir ainsi – et pourquoi? La faiblesse de la natalité allemande fait partie des serpents de mer de tous les débats franco-allemands depuis une quinzaine d’années. Pour avoir participé à un bon nombre d’entre eux, je connais les arguments par coeur sans en être entièrement convaincue.

Certes, il y a des obstacles idéologiques. Les mères qui travaillent sans afficher en permanence leur mauvaise conscience risquent des regards réprobateurs et des remarques désobligeantes sur leur égotisme ou leur inconscience quant aux besoins de l’âme enfantine, y compris par leurs pédiatres, leurs copines ou leurs propres soeurs. 

(réponses positives à la question: un jeune enfant souffre d'être gardé par une personne autre que sa mère, chiffres de 2008, European Values Study; colonnes de gauche ex-RFA et ex-RDA)

Le Kulturkampf n’est pas terminé sur ce terrain-là. Et les modes de garde en sont le fidèle réflet. Les crèches sont peu répandues, sauf en ex-RDA, ou le travail des femmes était voulu, pour des raisons économiques aussi bien qu’idéologiques. S’ajoute un rythme scolaire cauchemardesque avec des horaires qui varient au jour le jour et une organisation de la journée scolaire qui suppose un adulte à la maison. Dans la génération des femmes nées entre 1965 et 1969, 24 % sont sans enfants (en ex-RFA). Parmi les femmes qui ont fait des études, le taux monte à 30%. Dans un couple avec deux partenaires qui travaillent à temps plein, il est même de 47%.  

Par ailleurs, il y a des arguments moins souvent évoqués. D’une façon générale, la société allemande est moins convaincue que d'autres que le fait d’avoir des enfants soit désirable en soi. Il n'y a que cinq pays en Europe ou le désir d'enfant est tombé encore plus bas. Dans le quotidien cela s'exprime par une scission entre ceux qui ont des enfants (et qui souvent se soumettent au régime de l'enfant-roi) et ceux qui n'en ont pas (et qui signalent volontiers que les enfants - y compris ceux des autres - sont une gêne). Dans les enquêtes d'opinion, ils répondent que "les hobbys" ou "les amis" leur sont plus importants. Une attitude naturelle (terme qui demanderait une longue explication, je sais), un sous-entendu général de la place qui est celle des enfants, leur place propre, protégée mais aussi réglée, n'existe guère.


(désir d'enfant; bleu foncé réponses des couples sans, en bleu clair ceux avec enfants)

Dernière remarque: la représentation des structures familiales appropriées pour concevoir un enfant y restent plus étonnament „classiques“, les naissances hors mariage nettement plus rares qu’ailleurs en Europe, notamment en France ou dans les pays nordiques. Cela renvoit à un élément clé rarement évoqué: le rôle des hommes. Il suppose, en Allemagne, un consentement beaucoup plus fort au rôle de père - puisque le mariage précède la grossesse - alors même que la paternité est une dimension et un rôle refusée de manière confuse et paradoxale depuis 1968 et le débat sur la culpabilité des pères qui avaient participés d'une manière ou autre au régime nazi. 

(taux d'enfants nés hors-mariage, rouge vif: Allemagne réunifiée)

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