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Et si l’Allemagne sortait de l’euro?

Jacqueline Hénard, March 11, 2013

 

Ce soir, lundi 11 mars, un nouvel horizon s’ouvre pour tous ceux, nombreux, qu’agace le comportement de l’Allemagne dans la crise actuelle: un groupe d’universitaires, d’économistes et de journalistes allemands de premier plan projette de créér un parti anti-euro qui se présenterait dès les prochaines élections législatives du 22 septembre 2013. La première réunion est prévue ce soir dans la banlieue de Francfort, le congrès fondateur le 13 avril 2013 à Berlin.
Ce nouvel horizon est-il le bon pour l’Europe, pour l’Allemagne et pour les autres? Une chose est sûre: l’annonce change la donne. Jusqu’ici, l’idée que l’Allemagne quitte la zone euro, afin de rétablir les équilibres en Europe, était propagée surtout par des intellectuels et universitaires non-allemands. En Allemagne-même, elle circulait dans l’espace public, dans une optique légèrement différente, mais sans support sur lequel se cristalliser. Ses porte-paroles étaient connus mais isolés. Désormais, ils se constituent en courant de pensée et se dotent d’institutions afin de ralier un malaise palpable.
Qui sont-ils? L’économiste Bernd Lucke (50 ans), l’ex-journaliste Konrad Adam (70), l’ex-politicien Alexander Gauland (71), l’ex-président du lobby industriel BDI, Hans-Olaf Henkel (72), le constitutionaliste Karl-Albrecht Schachtschneider (72), bon nombre de professeurs d’économie en activité et encore plus d’universitaires et d’hommes politiques à la retraite figurent parmi les premiers signataires de la „Alternative für Deutschland“ (alternative pour l’Allemagne). L'ébauche d'appareil fédéral compte nombre d'entrepreneurs de PME. Mais dans leur majorité, les signataires sont issus d’un milieu sociologique bien particulier et clairement circonscrit: le "Bildungsbürgertum" une bourgeoisie traditionnelle qui connaît ses humanités, la musique classique et les principes de macro-économie.
Avant de réfléchir à la question de l’impact possible du parti in statu nascendi, il convient de faire un petit retour en arrière.
En Allemagne, le débat anti-euro était souvent paradoxal ces années dernières, vif et tabou à la fois. Le mainstream des décideurs - la chancelière, le gouvernment et autres dirigeants en exercice – réfutait régulièrement l’idée que l’Allemagne puisse tourner le dos à l’euro: "Scheitert der Euro, scheitert Europa" - si l'euro échoue, c'est toute l'Europe qui échouera, telle était la phrase de la chancelière, répétée de façon incantatoire. C’était un refus ex cathedra, sans vraiment fournir d’explications ou de chercher à argumenter en faveur de la monnaie commune, et peu populaire parmi les Allemands. Pour répondre à la grogne qui montait, ces mêmes décideurs, chancelière comprise, ponctuaient le débat de paroles ouvertement populistes, notamment au plus fort de la crise grecque. 
Mais la plupart du temps, le (res)sentiment anti-euro restait cantonné derrière un cordon sanitaire invisible, isolé du pouvoir. Bild, le quotidien le plus lu par les classes populaires, le coagulait dans ses titres avec la grossiereté habile qu’on lui connaît. Les talk shows en deuxième moitié de soirée  – émissions peu coûteuses, presque quotidiennes qui rassemblent une demie-douzaine de „personalités“ dans un setting cosy – mijotaient le même plat pour un public plus couches moyennes. Si les arguments échangés n’étaient pas à la hauteur de la situation, elles correspondaient bien à la densité des émotions en mal d’écoute.
Le débat international était d’une autre tenue. À deux reprises, au printemps et à l’automne 2012, les médias de référence anglophones relayaient des argumentaires détaillés expliquant pourquoi l’Allemagne devrait quitter l’eurozone, et que cela serait même assez facile et indolore (pour les autres). Il en fût ainsi, au début de l’été, sur CNN, sur Reuters, la Financial Times et de nombreux autres sites. Les conséquences d'un non-retrait étaient présentés comme un risque majeur, par exemple par Satyajit Das dans le FT: 

Its citizens will have to pay twice for the euro. In the early 2000s, they paid through internal devaluation – reductions in real wages, unemployment and labour market reforms. Now, they will have to pay for the bailouts. Once voters realise they were betrayed by Germany’s pro-European political elite, there will be an electoral revolt and, as in the rest of Europe, a strong challenge from radical political forces with unpredictable consequences.

A la fin de l’été 2012, c’est George Soros qui reprît le flambeau en postulant que l’Allemagne devait „lead or leave“diriger l'ensembe ou s'en aller (la deuxième solution ayant sa faveur, comme le rapportent des visiteurs de sa maison de campagne à Long Island). La sortie de l’euro serait un événement perturbateur mais contrôlable, prédisait Soros, expert en matière de systèmes et déséquilibres monétaires:

A German exit would be a disruptive but manageable one-time event, instead of the chaotic and protracted domino effect of one debtor country after another being forced out of the euro by speculation and capital flight.

La prise de parole de George Soros coincidait avec l’affirmation de Mario Draghi que la BCE ferait ce qu’il faudrait pour sauver l'euro, affirmation suivie de l’accalmie que l’on sait. Or, l’opinion publique allemande restait remontée contre le gaspillage, l’inefficacité et la résistance aux réformes dans les Etats les plus en crise. La Grèce et l’Italie sont les deux pays les plus en vue. Si la France est moins cité, c’est pourtant bien autour d’elle et de ses choix (ou non-choix!) que tournent de nombreux cauchemars outre-Rhin.

Voilà le contexte dans lequel se constitue le futur parti anti-euro, Il est intéressant de noter que Bild, grand quotidien populaire et volontiers populiste, une des forces qui ont chauffé le public allemand au fort de la criste greque en 2010, choisit un ton prudent, voir réservé à propos de la nouvelle initiative.

Sur la page facebook du futur parti, un commentateur met le doigt là ou cela fait mal: “Y a pas d’autres sujets? La privatisation de l’eau? La politique énergétique? L’éducation?”Ses premières prises de position publiques sont tellement mono-thématiques que l’on peut déjà s’interroger sur son avenir. Le nombre de “likes” est ridiculement bas (autour de 4000) pour un mouvement qui veut fédérer l’euroscepticisme allemand pourtant réel et répandu. 

Ce n’est pas pour autant qu’il faut négliger l’initiative. Elle provient du coeur de la société allemande, celle qui mène un débat intense sur le financement de la retraite et la pauvreté, deux menaces qu’elle voit intensifiées par le chemin qu’a pris la monnaie commune. Ses fondateurs sont en partie identiques avec les Allemands qui cautionnent le tout nouveau bureau berlinois de Open Europe, think tank euro-sceptique financé en grande partie par des hommes ayant fait fortune et carrière dans la City de Londres La matinée de lancement d'Open Europe Berlin l'automne dernier rassemblait les "anciens" que l'on retrouve dans le futur parti, mais le public comptait aussi un nombre impressionant de jeunes très BCBG, groupe sociologique par ailleurs rare dans la capitale allemande.

Il est certain que le lancement de la Alternative für Deutschland sera observé de près, en Allemagne et ailleurs. Pour l'instant, on ne voit pas la figure charismatique capable d'attirer les masses, et il ne faut pas jouer à se faire peur. Mais l’autorité intellectuelle des fondateurs est telle que le débat anti-euro prendra de l'épaisseur, quel que soit le succès électoral de l”’alternative pour l’Allemagne” auto-proclamée. 

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